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SOIREE RENCONTRE

TRANSMISSION

avec 

Régine Robin

Sociologue, écrivaine, yiddishiste convaincue, historienne…

mais aussi enfant de l’AACCE

VENDREDI 26 MARS 2010

à 20h 30

14, rue de Paradis Paris 10e



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Présentation

Vendredi 17 novembre 2006 5 17 /11 /2006 03:13

                                        

 L’INSOUMISSION EST-ELLE UNE CARACTERISTIQUE JUIVE ?

                  A la lumière du rappel des événements dramatiques concernant la révolte du Ghetto de Varsovie, ne pouvons-nous pas, en survolant plus globalement la longue et complexe histoire des peuples juifs, essayer une autre lecture, masquée par l’effroyable tragédie de la Shoah  ? Nous sommes contraints à ne plus pouvoir interpréter la réalité juive qu’à travers le prisme d’une victimisation séculaire. 

 Certes, les victimes, incluses dans la chronologie du temps juif ont droit à la mémoire des vivants et ces derniers doivent les réhabiliter. Ce juste travail passé, en cours et à venir ne nous empêche nullement de nous interroger sur l’exemplarité d’une récurrente insoumission à la fatalité. 

 Il serait aisé d’objecter que les Juifs ne sont pas les seuls à avoir résisté à la disparition mais ils sont malgré tout, les composantes de l’exemple unique d’un groupe éclaté qui se perpétue depuis l’Antiquité malgré dispersions, massacres, assimilations diverses.

 D’où vient cette incroyable volonté de ne pas disparaître qui amène à saisir les divers tuteurs conjoncturels à portée de pensées ?

 D’où vient cette folle volonté de « persévérer dans l’Etre » (Deutéronome) ?

 N’y a-t-il pas des caractères propres aux formes d’insoumissions juives car elles ne sont pas uniquement religieuses ou sectaires. Elles s’inscrivent dans l’histoire progressiste du monde.

 Les résistances juives furent plurielles. Religieuses, bien sûr, mais aussi intellectuelles, culturelles, idéologiques, subversives ou légales, passives, actives ou armées.

Certains Juifs, contre leurs semblables, ont refusé la glaciation endogène d’une pensée fossile et d’autres se sont battus contre les dangers exogènes.

Les Juifs du « peuple-monde », avec un pied dehors et un pied dedans, ne sont jamais là où on les attend, nous dit Laurence Sigal.

 Qu’elle soit judéo-espagnole ou ashkénaze, la culture juive ne fut jamais uniforme mais s’est nourri d’influences héritées des pays d’accueil. Elle conserva malgré tout, ses traditions d’étude, de réflexion, d’interprétation, de discussion, de débat, empêchant tout monolithisme. Une grande partie de sa civilisation, pourtant unie par un texte fondateur a échappé au domaine religieux.

 L’étude des incessantes divisions juives nous renvoie l’image d’une allergie à la pensée totalitaire. Un humanisme fait d’engagement et de critiques évite ce piège.

 Et si les Juifs était le peuple emblématique de la diversité du monde qui malgré tant de différences, peut se retrouver autour de quelques valeurs universelles ?

 Et si tous les débats d’aujourd’hui autour du concept : Qu’est-ce qu’être juif ? Qui est juif ? n’ont de sens que s’ils s’interprètent comme une volonté d’indépendance ?

 G.Perec considérait que l’identité juive est « ce qui reste quand il ne reste plus rien ». Le prix Nobel Imre Kertész qui a placé son œuvre sous le signe du refus, ne dit pas autre chose : « L’assimilation me tuerait encore plus vite que la non-assimilation qui me tue de toute façon. » Refus des totalitarismes, refus de l’assimilation avec comme arme la pensée individuelle contre la soumission au pouvoir politique… « …est-ce que l’homme peut s’élever au-dessus des expériences vécues de telle manière qu’il ne les exclue pas mais qu’il parvienne à les transposer au niveau d’universel ?… »

 B.Spinoza et plus tard J.P.Sartre ont estimé que l’antisémitisme conservait les Juifs en les empêchant de se diluer dans les sociétés environnantes. Sans doute cela fut-il en partie vrai. Mais ne convient-il pas de s’interroger avec S.Anne Goldberg sur « les pratiques de singularisation mises en œuvre depuis l’exil à Babylone au sixième siècle avant J.C. ?

 La localisation dans la cité, la langue utilisée ou l’apparence extérieure, phénomènes variables, furent accompagnées de modèles éducatifs et familiaux, moins visibles mais très efficaces, voies de transmission du judaïsme. »

 Le premier refus de l’histoire juive est selon Marek Halter, l’invention du monothéisme, une émancipation des Hommes. Les Juifs rejettent l’allégeance à une puissance divine non soumise à la loi de la justice.

 L’homme n’est plus sujet de Dieu mais son égal car Dieu aussi est soumis à la Loi – celle de la justice – comme les hommes. Selon le Talmud « Dieu créa le Mal et son antidote la Loi  ». Abraham serait le découvreur de l’idée que le mal serait en nous et qu’il ne vient pas de l’extérieur. Il discute en égal avec Dieu, cherche à le convaincre et obtient gain de cause.  

Comme pensait B.Lazare, une religion qui permet à ses croyants de discuter avec leur Dieu et de n’accepter son autorité et ses commandements que s’ils paraissent raisonnables et justes, ne peut être foncièrement dangereuse ! Moïse jugera que le verbe est le plus fort et qu’il libère les Hommes.

 Les Juifs entretiendront donc au cours des siècles, une relation spécifique au langage et à l’Histoire et survivront en s’enracinant dans les textes, les mots et non dans les pierres ou la terre.

Le mythe entretenu de Massada (73 ou 74) est le symbole du dernier refus des persécutés. Alors que d’autres Juifs avaient choisi de plier plutôt que de se battre – ceci étant un constat, en aucun cas un jugement – ou avaient été soumis après bataille, un groupe de révoltés contre l’occupation romaine préféra le suicide collectif à la reddition dans un ultime acte de résistance.

 Les combattants du Ghetto de Varsovie se réapproprièrent l’esprit de Massada.

 De même, alors qu’avec l’accord des autorités romaines, les Juifs dispersés après la destruction du Temple et agités depuis un siècle, tentaient de se réorganiser, des insurgés, avec à leur tête Bar Kokhba « le fils de l’Etoile » infligeaient de lourdes pertes aux Romains. Cette résistance aboutit à une dernière défaite en 135 et la répression fut terrible. Les Juifs devinrent minoritaires en Judée pour deux mille ans. Les modérés dénonçant la lutte armée assureront leur pouvoir dans une province se nommant désormais Syrie-Palestine ! (Maurice Sartre)

 Ces luttes armées aux fins tragiques ne sont pas les seules formes prises par les insoumissions juives. Les itinéraires marranes sont emblématiques.

Les Juifs de la Péninsule Ibérique , dès la fin du 14ème siècle, victimes de l’Inquisition espagnole sont contraints à l’exil, au martyre, à la conversion et pour la plupart à la dissimulation. L’oppression renforce leur identité. Ils résistent en développant une culture associant judaïsme traditionnel et pratiques chrétiennes. Esther Benbassa : « En cette période où le judaïsme était en crise, ils contribuèrent à le faire sortir de son isolement en le remettant en question. Vecteurs de modernité intellectuelle et spirituelle, porteurs de capitaux humains et financiers, ils redynamisèrent les communautés dans lesquelles ils s’étaient intégrés, en créèrent parfois à leur tour et apportèrent une vie juive là où elle avait disparu, là où elle n’avait même jamais existé. »

 Adaptation indispensable pour ne pas disparaître mais aussi refus de trahir le groupe que l’on retrouvera chez Bergson et bien d’autres.

 Le Hassidisme, mouvement socio-religieux populaire insistant sur la joie et la prière plutôt que sur l’érudition talmudique ne fut-il pas une option résistante contre l’intellectualisme excessif de l’académie ?

 A l’opposé, la Haskala combattit « l’obscurantisme » des hassidim, dénonçant l’injustice et la pauvreté des masses. Elle voulait apporter à la vie juive le rationalisme des encyclopédistes.

 Ces batailles se menèrent dans l’espace littéraire, par nature « pluricentriste », spécifiquement juif dans le bain culturel du pays d’accueil.

 La littérature yiddish diverse, éparpillée, paradoxale et sa langue vieille de mille ans, langue d’une « mémoire résistante », riche d’inventions, de tribulations, de drames sont une forme de résistance rebelle envers une tradition à intégrer. C’est pourquoi elle est militante et lutte par ses créations pour sa survie, excluant « l’art pour l’art ». Elle est hantée par le destin du groupe qu’elle représente. Sa vitalité face à un progressif anéantissement peut sembler fortement contradictoire ! Les activités culturelles qui se poursuivirent dans les ghettos et quelquefois dans les camps furent perçues par la population juive comme une forme de résistance à l’extermination.

Mais les résistances des insoumis dans l’univers yiddish européen ont consisté aussi à lutter pour obtenir les droits civiques. Théophile Grol affirmait que les Juifs de la France révolutionnaire s’enthousiasmaient pour la Grande Révolution , les idées de 89 étant en phase avec la tradition juive et que la plupart des Lumières comme les grandes têtes de la Révolution Française voyaient dans les visions des prophètes juifs, les idées les plus humaines dans le sens social, politique et éthique… La révolution russe suscita chez beaucoup de Juifs, une espérance en des lendemains meilleurs…

 Malgré les vagues de pogroms (1881-1903), la politique antisémite de l’Etat tsariste, l’incendie des synagogues, les crimes en Roumanie, le boycott économique en Pologne et les tueries qui poussèrent les Juifs à constituer des groupes d’autodéfense, le prolétariat juif se structura en mouvements politiques sionistes, bundistes, socialistes ouvriers, anarchistes, marxistes, orthodoxes religieux, laïques et lutta pour son émancipation.

 Le sionisme, très minoritaire au départ, fut une réponse résistante nationaliste, inscrite dans le contexte du mouvement des nationalités européennes du 19ème siècle, dans lequel on refusait aux Juifs, leur place.

 Dans le droit fil, une réussite, là aussi unique en son genre : la renaissance de l’hébreu, cantonné à la liturgie redevenu langue nationale grâce à E.Ben Yehouda et aux acteurs pionniers, militants passionnés de Palestine comme les instituteurs, qui l’imposèrent sur le terrain.

 La liste des exemples historiques n’est pas exhaustive… 

 L’incroyable longévité d’une résistance opiniâtre à la fatalité, à la disparition, à l’absorption est d’autant plus troublante qu’elle fut le plus souvent l’œuvre de minorités, car jamais les Juifs ne formèrent des groupes véritablement homogènes malgré de grandes similitudes. Ces minorités eurent à faire front aux dangers extérieurs et aux oppositions intérieures. Divisés, subdivisés, unis de fait principalement sous les menaces mortelles, il apparaît à l’observateur une forte allergie à la pensée unique, au monolithisme, aux modèles totalitaires ou globalisants. En forçant un peu la lecture de la problématique de l’insoumission juive caractérisée, nous pourrions aller jusqu’à supposer que si les Juifs ont des réflexes communautaires, ce qui est le lot naturel de toutes minorités, ils ne sont pas à l’aise dans le repli communautariste qui leur est parfois imposé par les circonstances.

 L’expression « communauté juive » est un stratagème rhétorique de nos sociétés modernes.

C’est au philosophe et rabbin (une fois n’est pas coutume) Gilles Bernheim que nous laisserons le soin de mettre un terme à cette réflexion qui en appelle bien d’autres :

 « Il n’y a pas de pensée riche sans pensée complexe, porteuse de contradictions. […] Il me semble que la vocation et la noblesse du judaïsme sont d’apporter de l’inconfort et du doute là où les hommes ploient sous les certitudes. […] 

N’oublions pas que les sociétés meurent souvent de leurs certitudes. […] Il faut accepter de ne pas avoir toutes les réponses. »

                                                                                                 Christiane Galili

Par AACCE - Publié dans : La Lettre N° 59
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